Les lunettes des sociologues 

De l’importance des paradigmes 

Écrit par Mohamed MEGUEBEL avec relecture du Paraxial et de Jules COSQUERIC 

Les articles du thème Sociologie n’ont pas vocation à fournir un cours de sociologie, mais bien à partager quelques grandes idées importantes afin d’apporter une meilleure compréhension de la réalité sociale. Les idées exprimées ici ne peuvent en aucun cas être considérées comme reflétant la position officielle du Paraxial. Cet article est un hors-série du thème Sociologie. Il sert à donner les bases de la discipline pour mieux appréhender les articles proprement dits. Les mots en gras sont des mots importants en sociologie. Vous pourrez retrouver leur définition plus précise dans la sous-rubrique Dictionnaire des sciences sociales du Paraxial dédié. 


Onde sociale ou particule individualiste ? 

Il est souvent dit des sciences sociales qu’elles ne sont que trop souvent sujettes à la subjectivité de celles et ceux qui les construisent, alors que les sciences dites naturelles comme la physique proposeraient des résultats objectifs et absolus. En réalité, ces dernières usent également d’un certain nombre de présupposés afin de comprendre ce qu’elles étudient. La lumière est vue comme une onde lorsque l’on veut en comprendre ses propriétés de diffraction, et comme une particule lorsque l’on veut réaliser une source de photons uniques. Ces deux approches sont contingentes, et faire appel à l’une ou à l’autre mène à des résultats a priori différents avec des objectifs qui le sont tout autant. 

C’en est de même pour les sciences sociales et en particulier pour la sociologie. En effet, en fonction du problème étudié, il est possible d’observer la société à travers un large canevas de prismes, qui sont appelés paradigmes. Un paradigme en sociologie est ainsi une manière d’observer, une base sur laquelle s’appuient les sociologues dans l’objectif d’expliquer un fait social donné – c’est-à-dire « toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure ; ou bien encore, qui est générale dans l’étendue d’une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses diverses manifestations au niveau individuel» (Les règles de la méthode sociologique, Emile Durkheim, 1895) – autrement dit, quelque chose d’extérieur aux individus et qui est susceptible d’exercer une action sur ces derniers. Il vient alors qu’utiliser un paradigme plutôt qu’un autre mènera alors à une explication différente qui pourra ensuite se voir corroborer ou non avec des analyses quantitatives (statistiques, etc.) ou qualitatives (enquêtes, etc.) Il est ensuite possible de choisir différentes échelles d’observation, de la microsociologie à la macrosociologie en passant par la mésosociologie. Même s’il y a un large spectre de paradigmes possibles, il est communément accepté de classer ceux-ci en trois grands groupes d’analyse : le structuro-fonctionnalisme, la théorie des conflits et l’interactionnisme symbolique. Plus encore, ces trois paradigmes peuvent eux-mêmes être placés entre deux grandes façons de voir la société : l’approche holistique et l’approche de l’individualisme méthodologique.  

Individu ou société ? La dichotomie holisme et individualisme méthodologique 

La société, indépendamment d’une quelconque analyse sociologique, est un agrégat d’individus. Il reste néanmoins que l’influence considérée qu’une société opère sur l’un de ses agents constituants et que celui-ci lui renvoie à son tour dépend du type d’analyse. Le tout est en effet de savoir si la société est plus que la réunion de ces agents constitutifs, somme toute une entité à part qui les dépasse, ou si ce sont en fait les individus eux-mêmes et leurs propres singularités qui viennent forger l’ensemble de la société.  

Observer la société en mettant en avant le poids de celle-ci sur l’individualité de chacun des agents tend à la voir comme génératrice de ces individus. Ceux-ci ne sont plus que la résultante de la société dans laquelle ils évoluent, et chercher à les comprendre revient simplement à comprendre une telle société : « La cause déterminante d’un fait social doit être recherchée par rapport aux faits sociaux antérieurs et non parmi les états de conscience individuelle » (Les règles de la méthode sociologique – Emile Durkheim, 1895). Une telle perspective est dite holistique (du grec ancien holos signifiant « entier » d’après Le Larousse}.  

Un autre courant de pensée est alors de considérer l’agentivité des individus et de chercher en l’interprétation des faits sociaux le pouvoir singulier que chacun d’entre eux possède.  L’individu n’est plus vu comme un agent sur lequel la société agit mais bien un acteur qui vient la façonner. Une analyse comme celle-ci ancrée sur une telle appréciation s’intitule individualisme méthodologique.  

Notons néanmoins qu’en pratique, les sociologues ne se limitent pas à un tel clivage et que la plupart de la recherche en sociologie se positionne plutôt sur une échelle dont les extrêmes sont l’holisme et l’individualisme méthodologique. En particulier, le sociologue allemand Norbert Elias s’est attaché à élaborer un modèle plutôt hybride mettant en exergue la double influence que détiennent la société vue comme un tout et les individus pris dans leur singularité : « La société sans individus et l’individus sans société sont des choses qui n’existent pas » (Die Gesellschaft der Individuen – Norbert Elias, 1987). 

Dans tous les cas, la méthode scientifique, elle, reste inchangée.  

Les grands paradigmes sociologiques 

Le structuro-fonctionnalisme 

Aussi bien que le corps humain puisse être vu de façon systémique avec un ensemble d’organes vitaux assurant le bon fonctionnement du système d’ensemble, le corps social peut être considéré comme un tout cohérent dont la stabilité est assurée par ses différentes structures sociales. Cette approche de la société constitue le paradigme du structuro-fonctionnalisme. Malgré le fait qu’Emile Durkheim ne fut pas directement un représentant de ce mouvement de pensée, sa vision fonctionnaliste lui en a ouvert la voie. En effet, il considère – dans une approche que nous pourrions qualifier d’holistique – la société comme une entité propre pour laquelle nous pourrions lister des lois sociales aussi bien que nous pouvons le faire avec les lois de la nature. Ces lois sociales se traduisent par les institutions – de la santé à la justice en passant par la famille – et sont toutes supposées jouer un rôle fonctionnel, sans quoi elles ne devraient pas être présentes au sein d’une société stable. La fonction qu’elles assurent peut être évidente ou latente. Par exemple, la fonction évidente de l’école serait de fournir du savoir tandis que sa fonction latente serait d’apprendre la discipline et la hiérarchie.  

Ce paradigme présente cependant le désavantage de voir en chaque structure sociale une fonction, et ce même si son utilité réelle est questionnable, comme la criminalité qui pourrait dans ce cas être vue comme pertinente car légitimant le système judiciaire. En outre, bien que les changements puissent également être pris en compte dans le structuro-fonctionnalisme, ils restent assez complexes à appréhender.  

Les théories du conflit 

La dynamique d’une société peut également être étudiée à travers la lutte qui subsiste en son sein entre divers sous-groupes d’individus. Ces derniers seraient alors en perpétuel conflit d’intérêt pour différentes ressources comme le statut ou le pouvoir. Le paradigme rattaché à ce positionnement constitue les théories du conflit. Nous parlons bien ici des théories du conflit, la découpe des différents groupes sociaux pouvant varier avec le problème étudié. Karl Marx et Friedrich Engels peuvent être considérés comme les précurseurs de la première de ces théories, celle de la théorie du conflit de classe entre la bourgeoisie – disposant des moyens de production – et les prolétaires ne pouvant user que leur force de travail : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes » (Manifest der Kommunistischen Partei – Karl Marx et Friedrich Engels, 1848). À mesure que les préoccupations et les convictions de la société changent, d’autres théories du conflit naissent comme la théorie du conflit ethnique (The Souls of Black Folk: Essays and Sketches –  W. E. B. Du Bois, 1903).  

Interactionnisme symbolique 

Les deux paradigmes précédents proposaient une focale macrosociologique s’intéressant à la société et ses groupes sans directement y regarder les membres constituants. S’intéresser à ces derniers nous mène à discuter du paradigme de l’interactionnisme symbolique. Celui-ci s’attache à comprendre la société par les symboles, sens et valeurs que s’attribuent et partagent tous les individus les uns avec les autres. Les structures sociales ne font sens que parce que nous en avons décidé ainsi. La société n’est que la sommation de chaque interaction et échange de symboles institués par les acteurs sociaux.  

Ce paradigme attribue donc plus d’importance à l’agentivité et se positionne alors plus sur une tendance individualiste méthodologique. Pour illustrer ce paradigme, nous pouvons évoquer la métaphore théâtrale de Ervin Goffman (The Presentation of Self in Everyday Life – Ervin Goffman, 1959). Il voit en effet en les acteurs sociaux et leurs interactions comme de véritables acteurs jouant un rôle sur la scène sociale qui est amené à changer en fonction de la situation. Nous jouons le rôle d’étudiant.e lorsque nous interrogeons un enseignant.e en levant la main et celui de client.e lorsque nous nous présentons aux caisses d’un magasin.  

Conclusion : Des outils différents mais avec les mêmes règles 

In fine, les paradigmes servent avant tout à proposer une grille d’analyse de la réalité sociale. Généralement pris aux nombres de trois, leur considération permet de fournir des pistes de réflexions en fonction de la question traitée. Le choix d’un paradigme plutôt qu’un autre ne vient pas nécessairement invalider le choix d’un autre. Dans tous les cas, chacun d’entre eux se positionne sur une échelle de pensée dont nous pourrions voir l’holisme et l’individualisme méthodologique comme ses extrêmes. Il reste que seule fait foi la méthodologie suivie et les résultats qui en découlent.  

Sources 

Les règles de la méthode sociologique – Emile Durkheim, 1895 

– Le Larousse 

Die Gesellschaft der Individuen – Norbert Elias, 1987 

Manifest der Kommunistischen Partei – Karl Marx et Friedrich Engels, 1848 

The Presentation of Self in Everyday Life – Ervin Goffman, 1959 

CrashCourse Sociology – https://thecrashcourse.com/topic/sociology/ 

Minority Studies: A Brief Sociological Text, Module: « The Three Sociological Paradigms/Perspectives », page 211-219 – Ruth Dunn, 2012   

Sociology beyond societies: mobilities for the twenty-first century, page 23 – John Urry, 1999 

Sur l’individualisme – Théories et méthode – Pierre Birnbaum, Jean Leca, 1991 

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